- So So Caps:
- Nouvel article par Hélène David: :
Roubaix, c’est de la bombe baby
Cesar Paulo M assano est le rappeur sage à la tête du collectif
Da-M as (« Donne plus » en
portugais). A Roubaix, il a fait du hip-hop un outil de médiation
et de mise en valeur du
métissage des quartiers.
Oubliez tout ce que vous pensiez savoir du rap des cités. Les casquettes à l’ envers, le flowhaineux, les égos surdimensionnés, les gros bras et les « fuck la police ». Sourire bright,moustache soignée et vêtement ajustés, Cesar Paulo Massano a davantage le physique d’ un employé bien sous tous rapports que d’ un Joey Starr violent. Pour lui, le rap n’ est rien de moins qu’ un moyen de faire passer son message.
Le rappeur annonce d’ emblée la couleur : « J’ ai pas envie de
ressortir les clichés sur les
quartiers sensibles, je veux parler du potentiel qu’ on y trouve.
A Roubaix, on valorise
beaucoup les grandes œuvres institutionnelles comme les musées,
mais on parle rarement des gens qui y vivent, des associations,
des projets qu’ on mène ».
Le dernier album du collectif Da-mas ( « Donne plus ») s’ intitule
« So so caps » (« je suis
capverdien »). Un titre annonciateur d’ un retour aux sources
: celles du MC –le rappeur Ã
la tête d’ un collectif- à travers quelques textes en créoles
et des sonorités capverdiennes,
mais aussi celles des personnes qui l’ entourent, avec des influences
nord-africaines, et enfin l’ attraction de tout rappeur qui se
respecte pour un gros son hip-hop à l’ américaine.
A son arrivée à la Maisons des associations de Roubaix, Paulo
fait le tour du propriétaire,
serre les mains, distribue des bises et s’ arrête un instant pour
saluer deux jeunes en train
d’ accrocher une exposition sur le thème du recyclage. Le temps
de déambuler dans le dédale des couloirs, de déranger quelques
secondes l’ assemblée des bridgeurs, et le rappeur se raconte…
sans se la raconter.
« En tant que fils d’ immigrés, j’ ai une double identité. Je
suis né ici, à Roubaix, et
mes parents sont capverdiens. Autour de moi, il y a des Algériens,
des Asiatiques, des
Camerounais… C’ est une énorme richesse». De ce melting-pot et
de cette richesse culturelle, le collectif tire ses multiples
influences, mais pas seulement. Paulo y tient et met les points
sur les i à coups de grands gestes généreux et de mimiques amusées
: « Les jeunes des cités n’ écoutent pas que du rap ! Le hip-hop,
c’ est de l’ ouverture d’ esprit à toutes les musiques. La culture
urbaine, ça peut aussi vouloir dire sampler Gainsbourg ou Renaud
! ».
Dans le cadre d’ ateliers d’ écriture et de DJing –la discipline
du disc jockey-, Paulo a
commencé il y a des années à transmettre son goût de la musique,
et cette philosophie
d’ ouverture à la jeunesse roubaisienne. A l’ époque, le jeune
homme ne se doutait pas que
ces ateliers auraient aussi des vertus sociales et pédagogiques.
Aujourd’ hui, l’ éducateur
fraîchement diplômé théorise, le visage soudain sérieux : « J’
ai compris seulement après que ce travail servait de médiation.
Les jeunes abordent plein de sujets à travers l’ écriture, ils
posent des mots sur des maux. On a pu aborder des problématiques
d’ alcool, de drogue, ou des sujets comme l’ amour et des figures
comme Malcom X. ».
Ces maux qui minent les quartiers comme « le chômage et le racisme
» le rappeur ne les nie
pas. Le rap est aussi un moyen pour lui de les dénoncer.
« Oui c’ est rare Sarko en mode HLM
Oui c’ est rare de voir l’ Islam sans ses clichés de merde »
La rébellion ne se dit pas au premier étage de la maison des associations, mais elle apparaît dans les textes de certaines de ses chansons.
« Ca sert à rien de combattre le mal par le mal, d’ être dans
la haine. Mais le rap,
historiquement, c’ est aussi la revendication. On est dans une
crise économique, où on arrive pas à trouver du travail, et au
lieu de donner des moyens à des gens qui veulent créer des projets,
on leur jette la pierre, on pointe du doigt des personnes, des
quartiers. On ferait mieux de multiplier les centres socioculturels
plutôt que les contrôles d’ identité ». Le coup de gueule semble
surprendre le rappeur lui-même. Un silence, un sourire, et il
reprend le contrôle, décidé à se focaliser sur ce que la cité
a de meilleur.
Ce qui ne va pas dans la cité, la difficulté des jeunes à continuer à aller à l’ école quand leur père ou leur frère sont au chômage, le manque de moyens y compris pour des personnes porteuses de projets associatifs, il l’ aborde à peine. Ce n’ est pas ce qu’ il veut dire du lieu ou il a grandi. Il préfère parler de ses « grands frères » qui l’ ont empêché de traîner dans la rue et de ce troisième album auquel tant de personnes, jeunes ou moins jeunes, musiciens et danseurs, professionnels ou amateurs, ont contribué.
S’ il est la star de sa cité, dans le clip du titre Arabian Kuduro, Paulo n’ apparaît que quelques secondes, à la fin, dans une version roubaisienne de Barack Obama, avec un message plein d’ optimisme ponctué d’ un « yes, we can » évocateur. Le reste du temps, on suit, dans des locaux associatifs ou dans les rues du quartier de l’ Épeule, des enfants de toutes origines, des danseuses orientales, des breakdancers ou des amateurs de capoéira réalisant ensemble le skema, une chorégraphie d’ origine congolaise. A les voir, on pourrait croire que le slogan d’ Obama a effectivement été entendu jusqu’ à Roubaix.



